La fin du voyage

13 août 2017

C’est fini … je n’arrive pas à le réaliser. J’écoute la musique qui a accompagné mes pas comme pour me remémorer le vent qui fouette mon visage, cette liberté qui m’habite hors du temps et de la raison. A Saint-Nazaire, j’ai fait appel à mon équipe de secours, ma sœur, afin de venir me chercher alors qu’elle était en vacances tout près, la crève m’ayant mis à genoux. De tout façon, où aller après Saint-Nazaire alors que je suis attendu d’ici peu pour un mariage dans la région?

Est ce que je suis heureux? Cette question que m’a posé ma camarade de marche pour la dernière ligne droite résonne encore… Je suis heureux… Heureux d’être aller au bout de ce défi que je m’étais lancé, heureux d’avoir vécu cette expérience, d’avoir suivi le fil d’une vie qui passe depuis des millénaires. Cet être qui nait au cœur de la France, accouché par un ancien volcan endormi. Ces flots qui suivent le chemin de leurs ancêtres à travers les monts de l’Ardèche, grandissant au fur et à mesure des kilomètres et des rencontres avec d’autres ruisseaux, rus et gouttes. L’enfance se chemine tranquillement dans le canyon à travers les terres noires de l’Auvergne puis la plaine est le temps de l’adolescence. Loire souhaite faire son propre chemin, briser les barrières, grandir au plus vite, faire ses propres expériences. La vie l’habite pleinement et même si certains veulent la mettre au travail avec ses gravières ou bien contenir sa fougue avec un barrage et des aménagements, personne ne peut vraiment totalement la contrôler. La vie de jeune adulte se creuse dans les secondes gorges. Les anciens ont décidé de la voie à suivre et le cadre, bien trop serré, ne laisse pas d’autres choix que de suivre cette voie tracée, quitte à devenir obèse, car c’est l’Homme qui décide désormais quand les flots deviendront adultes en accédant à la plaine. Un sentiment de liberté reprend le cours de cette vie, avançant doucement, Loire reprend ses aises, sa fougue est crainte par ceux qui vivent près d’elle et sa frivolité s’exprime dans ses changements de lits et ses amants oubliés. Puis un jour, une rencontre change sa destinée. Le partenaire d’une vie cette autre âme qui a grandit en parallèle, l’Allier s’enlace avec la Loire, les forces de chacun ne faisant plus qu’un vers un objectif commun. Le couple vit sobrement avec ses sautes d’humeur dévastatrices pour doucement s’embourgeoiser. La vie est douce, les villes d’Orléans, Blois, Tours, Saumur montrent la réussite et un certain apaisement  de ses flots qu’il soit naturel ou forcer par les aménagements construits. Les eaux se gorgent de nouveaux soutiens en direction du grand inconnu. A la fin de sa vie, Loire n’a plus son mot à dire, ce sont les hommes qui ont pris le contrôle. La Loire est devenu un simple moyen d’accès à quelque chose de plus grand. L’estuaire, ce lieu où l’on ne sait pas si c’est la Loire qui vient se jeter dans l’Océan ou bien si celle-ci se fait dévorer doucement par celui-ci. Depuis son enfance, elle se destinait à cette mort où son entité disparait au profit d’un tout dont elle n’est plus qu’une goutte. La réunion de tous les flots du monde au sein d’une entité commune, l’océan. Le cycle de vie reprend alors son cours, le soleil attrapera quelques gouttes qu’elle redistribuera sur la terre ferme pour que la vie de ces êtres sinueux continuent.

Un cycle auquel ma mère a pris désormais symboliquement part. Un amour qu’elle portait à cet être millénaire, immuable que les Hommes regardent tel le miroir de leur vie, belle, douce, violente, imprévisible, sauvage, cruelle, magnifique, uni les uns aux autres. Pourtant aujourd’hui, de moins en moins de personnes ne l’observent, ne la contemplent, les châteaux qui servaient à surveiller ses flots, sont souvent devenus le centre de l’attention, et les vies des hommes et femmes qui se sont installés près de plus long fleuve de France, ne tourne plus autour de celui-ci. Ils ne sont plus qu’une poignée à vivre quotidiennement en sa compagnie, regrettant de voir cet être que l’on considère comme étant le dernier fleuve sauvage d’Europe muselé; la société, la civilisation moderne ne tolérant pas le caractère imprévisible et sauvage du vivant, préférant tenir sous son contrôle par des artifices de plus en plus monumentaux, ces excès, cette nature. La Loire semble aujourd’hui navigué au cœur d’une ruralité oubliée, abandonnée dans un oubli relatif, n’étant plus qu’un outils au service des besoins humains.

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