Apparition sur le canal de la Martinière

9 août 2017

Mon but n’est plus très loin, ma marche va bientôt s’achever. Cette Loire que j’ai suivi depuis sa naissance a bien grandi, à l’image de ce monstre d’acier qui se déplace en arc de cercle pour faire le passage. Pour la première fois, c’est un bac qui me fait traverser, le fleuve devenu large au point de voir passer les cargos dans ces eaux boueuses et tumultueuses.

J’ai le plus grand mal à me motiver à marcher comme si l’appréhension de voir ce périple prendre fin m’avait ôter toute volonté; Cette marche et son sentiment de liberté, ce mode de locomotion apologie de la lenteur, faiseur de rencontres, soin de l’âme où chaque pas se vit pleinement au présent. Une fois à Saint Nazaire, il faudra de nouveau s’occuper de savoir quoi faire, puisque ces 3 derniers mois, je n’avais qu’un seul objectif, une idée unique en tête, atteindre Saint Nazaire en restant auprès de ma compagne de voyage, la Loire. Le vent frais balaye ma tignasse blonde, hérisse mes poils sur ma peau fraiche et tannée par ces journées à vivre dehors, j’ai vu les la Loire grandir, les paysages et les saisons défilées pour trouver la fraicheur océanique, vivant dans mon propre espace temps. Assis face au bac qui fait un nouveau tour de manège, je reste assis là avec mon carnet de notes, refaisant le fil de ce voyage et avec ma carte qui me promet une dernière difficulté, un dernier canal. 20 km à suivre ces eaux molles…

Au milieu des voitures et des vélos qui descendent du bac, une surprise pose le pied à terre, sac sur le dos.  Une jeune anglaise, Cora, semble m’avoir été envoyé pour m’aider à en en finir avec la cinquantaine de kilomètres restants. Mon aversion pour les canaux a été entendu, ces 20 km de promenade plate et ennuyeuse, je les passe au rythme soutenu du dernier compartiment de la fusée pour Saint Nazaire et à découvrir cette jeune voyageuse solitaire. Ce petit bout de femme est à peine croyable, ses traits enfantins sous ses boucles dorées ne laisseraient pas deviner cette douce folie qui l’habite avec ses voyage cachée dans les trains de marchandises et cette force qui se devine à ses enjambées endiablées. 20 ans… pour elle, le voyage fait déjà parti de sa vie, 20 ans et elle brave déjà les fantasmes que se font les hommes autour d’une jeune voyageuse esseulée.

Le long du canal de la Martinière, je ne suis capable de suivre le rythme de mon ange blond que grâce aux mûres qui lui tendent les bras le long de la route. Souvent, je la vois se retourner, m’offrir un large sourire renforcée par ses yeux pétillants bleus azurs, pour ensuite ralentir un peu sa foulée. Ready? Je n’ai à peine le temps d’apercevoir un hochement de tête qu’elle est déjà reparti son sac sur une épaule alors qu’il me faut un certain temps pour exécuter un rituel immuable afin de remettre ma vie sur mon dos. Partie de Paris, elle suivit la Loire depuis Orléans, accomplissant en quelques semaines ce qui m’a pris un mois; dormant à la belle étoile ou bien à l’abri du moindre toit, ses 20 ans lui donnant le confort du minimum. Elle n’hésite pas à demander l’hospitalité sans oublier que les hommes ne sont pas innocents. I can’t believe it (je n’arrive pas à y croire), souvent elle me regarde comme une apparition, moi qui suis la Loire depuis si longtemps, c’est à l’arrivée que l’on se croise. Toute la Loire à pied, elle qui n’avait jamais entendu parler de ce fleuve auparavant, elle y voyait un moyen de rallier la ZAD de notre Dame des Landes avant de s’attacher à cet être sauvage.

Paimboeuf, je n’en peux plus. Ma camarde me prescrit quelques tafs de hash pour me faire continuer à travers les bocages puis la zone d’activité désertée sous la grisaille. 25 km en une après-midi alors que je n’avais plus fait plus de 15 km depuis plus d’une semaine. Je suis brisé mais l’effort en valait la peine. Sous un temps changeant balayé par un vent puissant, entre effluve maritime et pétrolière, l’art sera notre abri pour la nuit. Un incroyable jardin fait de métal, bois et glaise s’élève pour profiter de la vue sur la Loire et nous offrir un toit pour la nuit.

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